Un sourire dans les yeux

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“Il ne faut pas peindre ce qu’on voit, il faut peindre ce qu’on sent. La ligne du dessin doit toujours être un peu la ligne du coeur… prolongée.”

~ Henri Jeanson, Artiste, Écrivain, Journaliste, Scénariste (1900 – 1970)

L’an passé, je me suis remis au dessin après 30 ans d’arrêt. Après quelques semaines à me pratiquer, j’ai pris mon calepin et suis allé à un spectacle de musique folk pour les citoyens dans l’intention de faire quelques croquis sur le vif. Pendant les prestations, je réalisai trois croquis. Après le spectacle, le bruit circula dans le bar qu’il y avait quelqu’un qui dessinait les chanteurs. Les trois types que j’avais dessinés défilèrent à ma table. Tour à tour, ils me demandèrent de signer leur portrait, avec une certaine fierté dans les yeux.

Surpris par ces réactions à mes petits croquis, je m’aperçus comment le dessin rapproche. Ces trois types étaient tellement fiers que j’ai pris le temps de les dessiner, même très rapidement. On aurait dît que je leur faisais un cadeau. Pourtant, comme Stéphane, le joueur de mandoline, j’en étais à ma première prestation publique, de globe croqueur.  Je ne suis pas certain que nous aurions vécu ces moments, si je les avais photographiés, même si j’avais mis tous mes talents de photographe humaniste à profit.

Pendant les mois suivants, mon coup de crayon devint de plus en plus fluide et j’expérimentai avec d’autres médiums – crayons de couleur noirs, Pierre noire de Conté et bien sûr l’aquarelle. Je croquai les gens autour de moi, que je fut au café, sur une terrasse, au restaurant ou sur la rue. Chaque fois que j’ai fait un croquis d’une personne et que celle-ci l’a vu, c’est toujours la même réaction qui se produit.

Depuis quelques semaines, j’expérimente les stylos et pinceaux de pigments gris et noir d’encre de Chine. J’aime beaucoup la rapidité que ça me procure pour arriver à un croquis étoffé, nuancé et durable – contrairement au crayon à base de graphite ou de fusain, qui doivent être fixé pour ne pas s’estomper. Par contre le droit à l’erreur n’existe pratiquement pas puisque je ne peux effacer. Ça ajoute un degré d’engagement et d’intensité qui me plaît.

Un jour que j’étais au Café Mousse de la rue Beaubien, à Montréal, je dessinai un homme qui était assis à la table de l’autre côté de la pièce. Il était accompagné d’un jeune garçon de 7-8 ans. J’imaginai que c’était son petit-fils.

Pendant que je le dessinais, je trouvais que cet homme avait l’air préoccupé. Quand il s’apprêta à partir, je l’appelai pour lui montrer le dessin. Il s’approcha avec un air interloqué. Nous avons discuté puis il se confia tout en regardant le dessin.

“J’ai un esprit rationnel, alors je me sens quelques fois coupé du monde. Je suis journaliste – à la retraite – et je suis toujours pris dans mes travaux sérieux. Peut-être un peu trop sérieux. Mais comme j’ai été «cartooniste», et ce, même si j’ai arrêté il y a 30 ans, je me rappelle en voyant votre dessin, comment ça me faisait du bien et comment ça me rendait heureux.”

Lorsqu’il a quitté le café, il y avait un sourire dans les yeux.

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Last year, I returned to drawing after 30 years. After a few weeks to practice, I took my notebook and went to a folk music show for citizens intending to make some live sketches. During the show, I realised three sketches. After the show, the noise circulated in the bar that there was someone who drew singers. The three guys that I had drawn ended up at my table. In turn, they asked me to sign their portrait, with some pride in their eyes.

Surprised by these reactions to my little sketches brought people closer. These three guys were so proud that I took the time to draw them, even very quickly. It was as if I was doing them a gift. Yet, like Stéphane, the mandolin player, I was in my first public performance as an urban sketcher. I’m not sure we would have lived these moments if I had photographed them, even though I had put all my humanist photographer skills

During the following months, my pencil stroke became more and more fluid and I experimented with other mediums – black pencils, Conté Pierre Noire and, of course, watercolour. I sketched people around me, whether I was in a cafe, on a terrace, at a restaurant or on the street. Every time I made a sketch of a person and that they saw it, it is the same reaction that occurs.

Since a few weeks I am experimenting with pens and brushes of grey and black pigments of India ink. I love the speed it gives me to reach an expanded nuanced and sustainable sketch of archival quality, unlike graphite pencil or charcoal, which must be fixed. But there is no place for error since I can not erase. It adds a level of commitment and intensity that pleases me.

One day, I was at Café Mousse on Beaubien Street, Montreal. I drew a man who was sitting at the table across the room. He was accompanied by a young 7-8 years old boy. I imagined it was his grandchild.

While I was sketching this man, I thought that he seemed preoccupied. When he was about to leave, I called him over to show him the drawing. He approached with a puzzled look. We talked and he confided while watching the drawing:

“I have a rational mind, so I sometimes feel out of touch. I am a journalist. – retired – and I’m still caught in my serious work. Maybe it’s a little too seriously. But since I was a cartoonist, 30 years ago, I remember by seeing your sketch, how drawing made me feel good and how it made me happy.” “

When he left the cafe, there was a kind of smile in his eyes.

Marc-André Pauzé
Marc-André Pauzé est un reporter photographe primé, artiste-voyageur et auteur, qui s’est donné une mission, celle d’explorer, documenter et raconter l’humain par la photographie documentaire et le croquis, afin d’informer, mais aussi pour rendre hommage et ne pas oublier. Il a ramené de ses voyages une grande quantité de récits et d’images. Il nous raconte l’histoire de l’action humaine à l’aide de son oeil, son coeur, sa plume et sa caméra.

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